Le Carême dans nos vies

par le Père Alexandre Schmemann

LE JEÛNE COMME COMBAT SPIRITUEL
Qu'est-ce que le jeûne pour nous, chrétiens ? C'est notre incorporation à cette expérience du Christ lui-même, par laquelle il nous libère de notre entière dépendance envers la nourriture, la matière et le monde.
Jeûner ne signifie qu’une chose : avoir faim, jusqu’à la limite de la condition humaine qui dépend entièrement de la nourriture, et là, ayant faim, découvrir que cette dépendance n’est pas toute la vérité au sujet de l’homme, que la faim elle-même est avant tout un état spirituel et que, finalement, elle est en réalité la FAIM DE DIEU...

Nous avons besoin avant tout d'une préparation spirituelle à cet effort du jeûne. Elle consiste à demander aide à Dieu et à centrer notre jeûne sur Dieu. C'est par amour de Dieu que nous devrons jeûner. I1 nous faut redécouvrir notre corps comme temple de la divine présence, retrouver un respect religieux du corps, de la nourriture, du rythme même de la vie.

PRENDRE LE CARÊME AU SÉRIEUX
Comment appliquer l'enseignement de l’Église à propos du Carême, tel que nous le livre principalement la prière liturgique de Carême, à notre vie ? Comment le Carême peut-il avoir une influence réelle, et non point seulement extérieure sur notre existence ?
Cette existence (est-il nécessaire de le rappeler ?) est très différente de celle qu'on vivait au temps où tous ces offices, ces hymnes, ces canons furent composés et ces prescriptions établies. On vivait alors dans une communauté relativement restreinte, et en majeure partie rurale, au sein d'un monde organiquement orthodoxe ; le rythme même de la vie d’un chacun était donné par l’Église ; alors que, maintenant, nous vivons dans une énorme société urbaine, technique, avec le pluralisme de ses croyances religieuses, le sécularisme de sa vision du monde, et où les orthodoxes constituent une insignifiante minorité. Le Carême n’est plus "visible" comme il l'était par exemple en Russie ou on Grèce. Il y a donc vraiment lieu de se poser la question : Comment - en dehors d'un ou deux petits changements  "symboliques" apportés à notre vie de chaque jour - être fidèles au Carême ? Pouvons-nous redécouvrir le "bain" de repentance et de renouveau que le Carême est censé être ? En faire de nouveau une force spirituelle dans la réalité quotidienne de notre existence ?

La réponse à cette question dépend principalement, et je dirais presque exclusivement, de ceci : Oui ou non, voulons-nous prendre le Carême au sérieux ?

Aussi nouvelles et différentes que soient les conditions dans lesquelles nous vivons aujourd'hui, aussi réels les difficultés et les obstacles dressés par notre monde moderne, aucun d'eux n'est un obstacle absolu, aucun d'eux ne rend le Carême impossible. Si le Carême a perdu progressivement de son influence sur nos vies, il faut en chercher la vraie raison plus profond. C’est que consciemment ou non, nous avons réduit la religion à un nominalisme et à un symbolisme superficiels, ce qui est précisément une façon de passer à côté et d’évincer le sérieux des exigences de la religion sur nos vies, exigences qui nous demandent engagement et effort. Cette attitude, faut-il ajouter, est, d'une certaine manière, particulière à l'Orthodoxie.

Les chrétiens occidentaux, catholiques et protestants, lorsqu'ils sont mis en face de ce qu'ils considèrent comme impossible, changeront plutôt la religion elle-même pour l'ajuster aux conditions nouvelles et la rendre ainsi praticable. Récemment, par exemple, nous avons vu l’Église romaine réduire d'abord le jeûne à un strict minimum, puis s'en défaire presque complètement.

Prendre le Carême au sérieux signifie donc que nous allons le considérer avant tout au niveau le plus profond possible, c’est-à-dire comme un appel spirituel qui demande une réponse, une décision, un plan, un effort continu. C'est la raison pour laquelle, nous le savons, les semaines de préparation au Carême furent établies par l’Église : c'est le moment de la réponse, de la décision et du programme. Et ici la meilleure voie et la plus facile est de suivre l’Église qui nous guide, - ne serait-ce qu'en méditant sur le thème des cinq Évangiles que nous offrent les cinq dimanches du pré-Carême :
1. Désir - Zachée : Luc, 19, 1-10.
2. Humilité - Le publicain et le pharisien : Luc 18, 10-14.
3. Retour d'exil - Le fils prodigue : Luc 15, 11-32.
4. Jugement dernier : Matthieu 25, 31-46.
5. Pardon : Matthieu 6, 14-21.


Ces Évangiles ne sont pas simplement à écouter à l'église ; l'essentiel est que je les "emporte chez moi", et que je les médite en fonction de ma vie, de ma situation familiale, de obligations professionnelles, de mes occupations matérielles et de ma relation aux êtres humains avec lesquels, concrètement, je vis.

Et si, à cette méditation, on ajoute la prière de cette période d’avant-Carême : "Ouvre-moi les portes du repentir, ô Donateur de Vie !" ainsi que le Psaume 137 : "Près des fleuves de Babylone...", on commence à comprendre ce que signifie "sentir avec l'Eglise" et comment une période liturgique peut colorer la vie quotidienne.

C’est aussi un temps propice à la lecture d'un livre spirituel, ceci non seulement en vue d’accroître notre connaissance de la religion, mais surtout pour purifier notre esprit de tout ce qui l'occupe habituellement. Il est incroyable à quel point nos esprits sont envahis par une foule de préoccupations, d'intérêts, d'inquiétudes et d'impressions, et comme nous avons peu de maîtrise sur cet envahissement. Lire un livre spirituel, concentrer notre attention sur quelque chose d'entièrement différent de ce qui occupe habituellement notre pensée, crée de soi-même une atmosphère mentale et spirituelle tout autre.

Ce ne sont pas là des recettes ; il peut y avoir d'autres moyens de se préparer au Carême. Le point important est que, durant cette période préparatoire, nous regardions la Carême comme à distance, comme quelque chose qui vient à nous, ou même peut-être qui nous est envoyé par Dieu lui-même, comme une occasion de changement, de renouveau, d'approfondissement, et que nous prenions cette occasion au sérieux, en sorte que, lorsque nous quittons la maison pour nous rendre à vêpres, nous soyons prêts à faire nôtres - ne serait-ce que d'une façon très modeste - les paroles du grand Prokiménon qui inaugure le Carême :
"Ne détourne pas ton Visage de ton serviteur car je suis affligé".

LA PRIÈRE ET LE JEÛNE
Il n'y a pas de Carême sans jeûne. Cependant, il semble qu’aujourd'hui, beaucoup ne prennent pas le jeûne au sérieux, ou bien, s'ils le font, c'est en méconnaissant son vrai but spirituel. Pour quelques-uns, le jeûne consiste à renoncer symboliquement à quelque chose ; pour d'autres, c'est l'observance scrupuleuse de règles alimentaires. Mais, dans les deux cas, le jeûne est rarement mis en référence avec l'effort de Carême en sa totalité. Ici comme ailleurs, pourtant, nous devons d'abord essayer de comprendre l'enseignement de l’Église quant au jeûne, puis nous demander : Comment appliquer cet enseignement à notre vie ?

Le jeûne ou l’absence de nourriture n'est pas une pratique exclusivement chrétienne. Elle a existé et existe encore dans d’autres religions et même en dehors de la religion, comme par exemple dans certaines thérapeutiques particulières. De nos jours, on jeûne pour toutes sortes de raisons, y compris pour des motifs politiques. Il est donc important de discerner le contenu spécifiquement chrétien du jeûne. Il nous est tout d'abord révélé dans l'interdépendance de deux événements que nous trouvons dans la Bible l'un au commencement de l'Ancien Testament, l'autre au début du Nouveau.

Le premier événement est la "rupture du jeûne" par Adam, au Paradis. Il mangea du fruit défendu. C'est ainsi que le péché originel de lhomme nous est révélé. Le Christ, nouvel Adam - et ceci est le deuxième événement - commence par jeûner. Adam fut tenté et succomba à la tentation ; le Christ fut tenté et vainquit cette tentation. La conséquence de la défaillance d'Adam a été l'expulsion du Paradis et la mort. Le fruit de la victoire du Christ a été la destruction de la mort et notre retour au Paradis. Le manque de place nous empêche de donner ici une explication détaillée sur le sens de ce parallélisme ; mais il est clair cependant que, dans cette perspective, le jeûne nous apparaît comme quelque chose de décisif et d'une importance extrême. Ce n'est pas une simple "obligation", une coutume ; il est lié au mystère même de la vie et de la mort, du salut et de la damnation.

L'Orthodoxie enseigne que le péché n'est pas seulement la transgression dune règle qui entraîne le châtiment ; il est toujours une mutilation de la vie que Dieu nous a donnée. C'est pour cette raison que l'histoire du péché originel nous est présentée dans l'acte de manger. Car la nourriture est moyen de vie, c'est elle qui nous garde vivants. Mais là est toute la question : que veut dire être vivant et que signifie la "vie" ?

De nos jours, ce terme a surtout un sens biologique : la vie est précisément ce qui dépend de la nourriture et, d'une façon générale, du monde physique. Mais pour la sainte Écriture et la Tradition chrétienne, vivre ainsi "seulement de pain" n'est rien d’autre que mourir, parce que c'est une vie mortelle et dans laquelle la mort est toujours à loeuvre. Dieu, nous dit-on, na pas créé la mort ; il est le Donateur de la vie. Comment donc la vie est-elle devenue mortelle ? Pourquoi, de tout ce qui existe, la mort est-elle la seule certitude absolue ?

L’Église répond : parce que l’homme a refusé la vie telle que Dieu la lui offrait et la lui donnait, et a préféré une vie qui dépende non de Dieu seul, mais "de pain seulement". Non seulement il désobéit à Dieu et fut puni, mais il transforma sa relation même avec monde. À vrai dire, la création lui avait été donnée par Dieu comme "nourriture", comme moyen de vie ; mais la vie devait être communion avec Dieu ; elle avait en lui non seulement sa fin, mais sa plénitude. En lui était la Vie, et la Vie était la Lumière. des hommes (Jn 1,4).

Le monde et la nourriture furent ainsi créés comme des moyens de communion avec Dieu, et ce n'est que reçus pour l'amour de Dieu qu'ils pouvaient donner la vie. En elle même la nourriture n'a pas de vie et ne peut donner la vie. Seul Dieu a la Vie et est la Vie. Dans la nourriture elle-même, c'est Dieu - et non les calories - qui est le principe de vie. Ainsi, manger, être vivant, connaître Dieu et être en communion avec lui étaient une seule et même chose. L'insondable tragédie d’Adam est qu’il mangea pour lui-même. Bien plus, il mangea "à part" de Dieu, afin d'être indépendant de lui. Et s'il l'a fait, c'est qu’il croyait que la nourriture avait la vie en elle-même et que lui, en mangeant cette nourriture, pourrait être comme Dieu, c’est-à-dire avoir la vie en lui-même. Pour le dire très simplement, il mit sa foi dans la nourriture, alors que le seul objet de foi, de confiance, de dépendance est Dieu et Dieu seul. Le monde, la nourriture, devinrent son Dieu, la source et le principe de sa vie ; et il en devint l'esclave. Adam, en hébreu, veut dire "l’homme" ; c'est mon nom, notre nom à tous. Lhomme est encore Adam, l'esclave de la "nourriture". Il peut prétendre qu'il croit en Dieu, mais Dieu n'est pas sa vie, sa nourriture, celui qui embrasse toute son existence. Il peut prétendre qu'il reçoit sa vie de Dieu, mais il ne vit pas en Dieu et pour Dieu. Sa science, son expérience, la conscience qu'il a de lui-même, tout cela est bâti sur le même principe : "seulement de pain". Nous mangeons afin d'être vivants, mais nous ne sommes pas vivants en Dieu. C'est le péché de tous les péchés. C'est le verdict de mort attaché à notre vie.

Le Christ est le nouvel Adam. Il vient pour réparer le dommage infligé à la vie par Adam, pour rendre l’homme à la vraie Vie et donc, il commence par le jeûne : Quand il eut jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim (Mt 4,2). La faim est cet état dans lequel nous nous apercevons que nous dépendons d'autre chose, quand nous ressentons le besoin urgent et nécessaire de nourriture ; cela nous montre que nous n'avons aucune vie en nous-mêmes. La faim est cette limite au-delà de laquelle ou bien je meurs d'inanition, ou bien, ayant donné satisfaction à mon corps, j'ai de nouveau l’impression d'être vivant. En d'autres ternes, le moment où se pose la question fondamentale : De quoi ma vie dépend-elle ?

Et puisque la question n'est pas une question purement théorique, mais que je la sens avec mon corps tout entier, aussi le temps de la tentation. Satan vint trouver Adam au Paradis et il vint trouver le Christ au désert - deux hommes affamés - et il leur dit la même parole : "Mangez, car votre faim est bien la preuve que vous dépendez entièrement de la nourriture, que votre vie est dans la nourriture." Et Adam la crut et mangea ; mais le Christ rejeta cette tentation et dit : L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de Dieu (cf. Mt 4,4). Il refusa d’accepter ce mensonge cosmique que Satan impose au monde et dont il a fait une vérité si évidente qu'on ne la discute même plus, et qui est devenue le fondement de notre vision du monde, de la science, de la médecine, et peut-être même de la religion. Et, ce faisant, le Christ rétablit le lien entre la nourriture, la vie et Dieu, qu'Adam avait brisé et que nous brisons encore chaque jour.

Qu'est-ce que le jeûne pour nous, chrétiens ? C'est notre incorporation et notre participation à cette expérience du Christ lui-même, par laquelle il nous libère de notre entière dépendance envers la nourriture, la matière et le monde. En fait, notre libération n'est pas plénière, puisque, vivant encore dans ce monde déchu, le monde du vieil Adam, et en faisant partie, nous sommes encore dépendants de la nourriture. Mais, tout comme notre mort, par laquelle nous devons encore passer, est devenue, par la vertu de la mort du Christ un passage à la vie, ainsi la nourriture que nous mangeons et la vie qu'elle soutient peuvent être une vie en Dieu et pour Dieu. Une partie de notre nourriture est déjà devenue "nourriture d'immortalité" : le Corps et le Sang du Christ lui-même. Mais même le pain quotidien que nous recevons de Dieu peut être en cette vie et en ce monde, ce qui nous fortifie et nous fait communier avec Dieu, plutôt que ce qui nous sépare de lui. Cependant, seul le jeûne peut opérer cette transformation, nous donner la preuve existentielle que la dépendance où nous sommes vis-à-vis de la nourriture et de la matière n'est ni totale ni absolue et qu'unie à la prière, à la grâce et à l’adoration, elle peut elle-même devenir spirituelle.

Tout ceci signifie que, compris dans toute sa profondeur, le jeûne est le seul moyen pour l’homme de recouvrer sa vraie nature spirituelle. C'est un défi, non théorique mais vraiment concret, au Menteur qui a réussi à nous convaincre que nous n'avons besoin que de pain, et qui a édifié sur ce mensonge toute la connaissance, la science et l'existence humaines. Le jeûne dénonce ce mensonge et prouve qu'il en est un. Il est très significatif que ce soit lors de son jeûne que le Christ rencontra Satan et que, plus tard, il ait dit que Satan ne peut être vaincu que par le jeûne et la prière (Mt 17,21). Le jeûne est le véritable combat contre le diable parce qu'il est le défi à la loi singulière et universelle qui en fait le "prince de ce monde". Mais si quelqu’un a faim et découvre alors qu'il peut être vraiment indépendant de cette faim, ne pas être détruit par elle mais, tout au contraire, la transformer en une source d'énergie spirituelle et de victoire, alors plus rien ne subsiste de ce grand mensonge dans lequel nous avons vécu depuis Adam.

Comme nous sommes loin alors de la conception courante du jeûne considéré comme un simple changement de régime ou un ensemble de choses permises ou défendues, loin de toute cette hypocrisie superficielle ! En fin de compte, jeûner ne signifie qu'une chose : avoir faim, aller jusqu'à la limite de la condition humaine qui dépend entièrement de la nourriture, et là, ayant faim, découvrir que cette dépendance n'est pas toute la vérité au sujet de l’homme, que la faim elle-même est avant tout un état spirituel et que, finalement, elle est en réalité la faim de Dieu. Dans l’Église primitive, le jeûne signifiait toujours une abstinence totale, un état de faim qui pousse le corps jusqu’à une extrême limite. C’est ici pourtant que nous découvrons aussi que le jeûne, envisagé comme un effort physique, est dépourvu de sens s’il n’est pas accompagné de son complément spirituel : ...par le jeûne et la prière. Cela signifie que, si nous ne faisions pas leffort spirituel correspondant, si nous ne nous nourrissions pas de la Réalité divine, si nous ne découvrions pas que nous dépendons totalement de Dieu et de Dieu seul, notre jeûne physique serait un suicide. Si le Christ lui-même fut tenté alors qu'il jeûnait, nous n’avons pas la moindre chance d’échapper à cette tentation. Le jeûne physique, si essentiel soit-il, est non seulement dépourvu de sens, mais il est vraiment dangereux, s'il est coupé de l’effort spirituel, de la prière et de la concentration sur Dieu. Le jeûne est un art dont seuls les saints ont la parfaite maîtrise ; ce serait présomptueux et dangereux pour nous de vouloir pratiquer cet art sans discernement ni prudence ; toute la liturgie du Carême est un constant rappel des difficultés, des obstacles et des tentations qui attendent ceux qui croient pouvoir compter sur leur volonté et non sur Dieu.

C’est la raison pour laquelle nous avons besoin avant tout dune préparation spirituelle à cet effort du jeûne. Elle consiste à demander aide à Dieu et à centrer notre jeûne sur Dieu. C'est par amour de Dieu que nous devrons jeûner. Il nous faut redécouvrir notre corps comme temple de la divine présence, retrouver un respect religieux du corps, de la nourriture, du rythme même de la vie. Tout ceci doit être fait avant que ne commence le jeûne proprement dit, de sorte que, lorsque nous l’entreprendrons, nous soyons armés spirituellement dans une optique et un esprit de lutte et de victoire.

Puis vient le temps du jeûne lui-même. Selon ce que nous avons dit plus haut, il doit être pratiqué à deux niveaux : celui du jeûne ascétique et celui du jeûne total.

Le jeûne ascétique consiste en une énergique réduction de nourriture, de sorte qu’un état permanent d’une certaine faim soit vécu comme un rappel de Dieu et un constant effort pour garder notre esprit orienté vers lui. Quiconque l’a pratiqué, ne serait-ce qu’un peu, sait que ce jeûne ascétique, loin de nous affaiblir, nous rend au contraire légers, unifiés, sobres, joyeux, purs. Alors on reçoit la nourriture comme un vrai don de Dieu ; on se trouve constamment orienté vers ce monde intérieur qui, d’une manière inexplicable, devient, de lui-même, une sorte de nourriture.

Pour ce qui est de la quantité, du rythme et de la qualité de la nourriture à prendre dans ce jeûne ascétique, nous n’avons pas à en traiter ici. Tout cela dépend de nos capacités individuelles, des conditions extérieures de la vie de chacun. Mais le principe est clair : c’est un état de demi-faim dont la nature "négative" est toujours transformée en force positive par la prière, la mémoire, l’attention et la concentration.

Quant au jeûne strict, il est nécessairement limité dans sa durée et lié à l’eucharistie. Dans nos conditions de vie actuelles, le mieux est de la pratiquer durant la journée qui précède le soir où se célèbre la Liturgie des Présanctifiés. Soit que nous jeûnons ce jour-là depuis le matin très tôt, soit à partir de midi, l’essentiel est de le vivre comme un jour d’attente, d’espérance, de faim de Dieu lui-même. Il est une concentration spirituelle sur ce qui est à venir, sur le don que l’on va recevoir et pour lequel on est prêt à sacrifier tous les autres dons.

Tout cela étant dit, il faut se rappeler encore que notre jeûne, si limité soit-il, s'il est un vrai jeûne, conduira à la tentation, à la faiblesse, au doute et à l'irritation. En d'autres termes, il sera un réel combat et probablement nous succomberons bien des fois. Une foi qui n'a pas surmonté les doutes et la tentation est rarement réelle. Aucun progrès n'est, hélas, possible dans la vie chrétienne sans l'amère expérience de l'échec. Trop de gens commencent à jeûner avec enthousiasme, puis y renoncent à la première défaillance. Je dirai que c’est précisément lors de cette première chute que se situe le véritable test : si, après avoir faibli et donné libre cours à nos appétits et à nos passions, nous nous remettons courageusement à la tâche, sans abandonner, quel que soit le nombre de fois où nous faiblissons, tôt ou tard, notre jeûne produira ses fruits spirituels. Entre la sainteté et un cynisme désenchanté, il y place pour la grande et divine vertu de patience - la patience envers soi-même avant tout. Il n'y a pas de raccourci pour aller a la sainteté ; on doit payer le prix de chaque pas en avant. Il est donc préférable et plus sûr de commencer avec un minimum, juste un peu au-dessus de nos possibilités naturelles, et d'augmenter notre effort progressivement, plutôt que d'essayer de sauter trop haut au début et de se casser quelques os en retombant à terre.

En résumé : d'un jeûne symbolique et de pure forme, conçu comme une obligation et une coutume, il nous faut revenir au vrai jeûne. Serait-il modeste et limité, qu'il soit sérieux et effectif. Prenons loyalement la mesure de nos capacités physiques et spirituelles, et agissons en conséquence, - nous rappelant toutefois qu’il n'y a pas de jeûne qui ne mette au défi ces capacités et qui n'introduise dans notre vie une preuve divine que les choses impossibles à l’homme sont possibles à Dieu.


UN "STYLE DE VIE" DE CARÊME
L’effort de Carême ne se réduit pas à l’assistance aux offices liturgiques, au jeûne et à la prière à intervalles réguliers ; ou, du moins, ces pratiques, pour être efficaces et avoir un sens, doivent être soutenues par la vie entière. En d'autres termes, elles nécessitent un "style de vie" qui ne soit pas en contradiction avec elles, qui ne coupe pas en deux l'existence. Autrefois, dans les pays orthodoxes, c'était la société elle-même qui offrait ce soutien, constitué par tout un ensemble de coutumes, de changements extérieurs, de lois et d’observances publiques et privées, ensemble qu'englobe le terme russe hyt et que rend en partie le mot " culture ".

Pendant le Carême, toute la société acceptait un certain rythme de vie, certaines règles qui rappelaient constamment à ses membres qu'ils étaient dans cette période de l'année. En Russie, par exemple, il était impossible de l'oublier, ne serait-ce qu'en raison de la façon spéciale de sonner les cloches des églises ; les théâtres étaient fermés et, en des temps plus reculés, les tribunaux suspendaient leurs activités. Toutes ces choses extérieures n'avaient évidement pas par elles-mêmes le pouvoir d'obliger l'homme au repentir ou à une vie religieuse plus intense ; mais elles créaient une certaine atmosphère, en quelque sorte un climat de Carême qui rendait l'effort personnel plus facile. Nous sommes faibles et nous avons besoin de rappels extérieurs, de symboles et de signes. Le danger, est, évidemment, que ces symboles extérieurs ne deviennent des fins en eux-mêmes et qu'au lieu d’être de simples rappels, ils n’en viennent à être, pour l'opinion populaire, le contenu même du Carême. Nous avons déjà signalé plus haut ce danger, quand nous avons parlé des coutumes et des pratiques extérieures qui se substituent au véritable effort personnel. Bien comprises, cependant, ces coutumes constituent un lien qui unit l’effort spirituel à la totalité de la vie.

Nous ne vivons pas dans une société orthodoxe et il n'est donc pas possible de créer un "climat" de Carême au niveau de la société. Que ce soit ou non le Carême, le monde qui nous entoure et dont nous faisons partie intégrante, ne change pas pour autant. En conséquence, cette situation exige de nous un nouvel effort pour repenser le lien religieux qui existe nécessairement entre "l’extérieur" et "l’intérieur". Le drame spirituel du sécularisme est qu'il nous jette dans une véritable "schizophrénie" religieuse qui divise notre vie en deux parties, la partie religieuse et la partie séculière, qui sont de moins en moins interdépendantes. Il faut donc faire un effort spirituel pour transposer les coutumes et les rappels hérités de la tradition, qui constituent les moyens de notre effort de Carême. À titre d'essai, et d'une façon qui sera nécessairement schématique, on peut considérer cet effort d'une part sur le plan de la vie familiale, et d'autre part hors du foyer.

Dans la conception orthodoxe, le foyer et la famille constituent le premier et le principal terrain de la vie chrétienne, ou du moins, le lieu où les principes chrétiens s'appliquent à la vie quotidienne. C'est certainement le foyer, le style même et l'esprit de la vie de famille, et non l'école, ni même l’Église, qui façonnent notre première vision du monde, qui modèlent en nous une orientation fondamentale dont nous pouvons ne pas même être conscients pendant longtemps, mais qui, en définitive, deviendra un facteur décisif. Dostoïevski fait dire au starets Zossime dans Les Frères Karamazov : "Un homme qui peut se rappeler de bons souvenirs de son enfance est sauvé pour toute sa vie." Il est fort significatif pour lui de faire cette remarque après avoir rappelé le souvenir de sa mère qui le menait à la Liturgie des Présanctifiés, tout en évoquant la beauté de l'office et la mélodie incomparable de ce chant de Carême : "Que ma prière s'élève comme l’encens devant toi." Que peut-on faire alors, que doit-on faire à la maison pendant le Carême ?

Tout le monde sera certainement d’accord pour reconnaître que l'ensemble de la vie familiale a été radicalement transformé par la radio et la télévision. Ces "mass-media" (moyens de communication sociale) pénètrent aujourd'hui toute la vie. Il n'est pas besoin de sortir pour être dehors ! À tout instant le monde entier est là, à ma portée. Peu à peu, l'expérience élémentaire d'être au coeur d'un monde intérieur, le sentiment même de la beauté de cette "intériorité", disparaissent tout simplement de notre culture moderne. Si ce n'est pas la télévision, c'est la musique. La musique a cessé d'être quelque chose que l'on écoute ; elle devient vite une sorte de fond sonore pour la conversation, la lecture, la correspondance etc... En fait, ce besoin d'entendre constamment de la musique révèle l'impossibilité où se trouve l'homme moderne de goûter le silence, de le concevoir non comme une chose négative, comme une pure absence, mais précisément comme une présence et comme la condition de toute vraie présence. Si le chrétien de jadis vivait, en grande partie, dans un monde silencieux, qui lui offrait une large possibilité de se concentrer et d'avoir une vie intérieure, celui d’aujourd’hui doit faire un effort particulier pour retrouver cette dimension essentielle du silence qui, seule, peut nous mettre en contact avec les réalités supérieures. C'est pourquoi le problème de la radio et de la télévision, durant le Carême, n'est pas un problème marginal mais, sous bien des aspects, une question de vie ou de mort spirituelles. Il faut bien se rendre compte qu'il est impossible de simplement partager sa vie entre la "radieuse tristesse" du Carême et la dernière nouveauté de l’écran. Ces deux choses sont incompatibles, et l'une des deux va nécessairement tuer l'autre. Et il est très probable qu'à moins d'un effort particulier, la "dernière nouveauté" ait plus de chances de l'emporter que la "radieuse tristesse".

Une première pratique à suggérer serait donc de réduire sérieusement l'usage de la radio et de la télévision durant le Carême. Nous n'osons pas espérer un jeûne total, mais seulement un jeûne ascétique qui, comme nous le savons, suppose avant tout de changer son régime et de le réduire. Il n'y a rien de mal, par exemple, à continuer à suivre les nouvelles ou à choisir des programmes sérieux, intéressants et qui puissent enrichir intellectuellement ou spirituellement. Ce qui doit cesser durant le Carême, c'est le fait de "s'adonner" à la télévision, qui transforme l'homme en une chiffe avachie dans un fauteuil, collée à l'écran et absorbant passivement tout ce qui peut en sortir.

Quand j'étais enfant (c'était la période pré-télévision), ma mère avait l'habitude de fermer le piano à clef durant les première, quatrième et septième semaines de Carême. J'en ai gardé un souvenir plus vivant que des longs offices de Carême ; et encore aujourd'hui, une radio qui marche pendant le Carême me choque presque comme un blasphème. Ce souvenir personnel ne fait qu'illustrer l'impression produite sur l’âme d'un enfant par certaines manières d'agir très extérieures. Ce qui est en jeu ici, ce n'est pas une simple coutume isolée ou une règle, mais le fait de ressentir le Carême comme un temps spécial, une chose qui est constamment présente et qu'on ne doit pas perdre, mutiler ou détruire. Là encore, comme pour le jeûne, une simple privation ou l'abstinence ne sont pas suffisantes, il leur faut leur correspondant positif.

Le silence produit par l'absence des bruits du monde qu'auraient apportés les mass-media doit être comblé par quelque chose de positif. Si la prière nourrit notre âme, notre intelligence a aussi besoin de nourriture, car c'est précisément l'intellect de l'homme qui est aujourd'hui détruit par le bruit incessant que nous assènent la télévision, la radio, les journaux, les illustrés etc... Ce que nous suggérons, en conséquence, en plus de l'effort purement spirituel, c'est un effort intellectuel. Combien de chefs d'oeuvre, combien de fruits merveilleux de la pensée humaine, de l'imagination et de l'esprit créateur négligeons-nous dans notre vie ! Simplement parce que, au retour du travail, lorsque nous rentrons à la maison, fatigués physiquement et intellectuellement, il nous est tellement plus facile de tourner le bouton de la télévision ou de nous plonger dans le vide parfait d'un illustré.

Mais supposons que nous nous préparions un programme de Carême, supposons que nous fassions à l’avance une bonne liste de livres à lire pendant le Carême ? Il n'est pas nécessaire que tous soient des livres "religieux" ; tout le monde n'est pas appelé à être théologien. Et pourtant il y a tant de "théologie" implicite dans certains chefs d'oeuvre de la littérature ! Et tout ce qui enrichit notre intelligence, tout ce qui est le fruit authentique de l'esprit créateur de l’homme est béni par l’Église et peut acquérir une valeur spirituelle, s'il est bien utilisé.

Nous savons que les quatrième et cinquième dimanches de Carême sont dédiés à la commémoraison de deux grands maîtres de la spiritualité chrétienne, saint Jean Climaque et sainte Marie l’Égyptienne. Il nous faut y voir une nette indication de ce que l’Église veut que nous fassions pendant le Carême : chercher à enrichir intellectuellement et spirituellement notre monde intérieur, lire et méditer sur ce qui peut le mieux nous aider à recouvrer ce monde intérieur et sa joie. De cette joie, de la vraie vocation de l'homme, celle qui s'accomplit au-dedans et non au dehors, le monde moderne aujourd'hui ne nous donne pas la moindre idée ; et pourtant, sans cette joie, et si lon ne voit pas dans le Carême un pèlerinage aux profondeurs de notre être humain, le Carême perd tout son sens.

Et enfin, que peut bien être le sens du Carême, durant les longues heures passées hors du foyer : déplacements, travail au bureau, devoirs professionnels, rencontres avec nos collègues et amis ? Bien qu'on ne puisse donner ici, pas plus qu'ailleurs, aucune "recette" bien déterminée, il est possible d'avancer quelques considérations très générales.

En premier lieu, le Carême est un temps propice pour mesurer le caractère, incroyablement superficiel, de nos relations avec les hommes, les choses et le travail. Les slogans : "Garde le sourire",et "Prends les choses comme elles viennent !" sont réellement les grands "commandements" que nous suivons, joyeusement, et ils signifient : Ne t’engage pas, ne pose pas de question, n'approfondis pas tes relations avec les autres ; garde les règles du jeu qui combine une attitude amicale à une indifférence totale, considère toute chose en fonction des gains matériels, des bénéfices et de l’avancement ; autrement dit : Fais partie d'un monde qui utilise constamment les grands mots de liberté, responsabilité, dévouement etc..., et qui, en fait, suit le principe matérialiste selon lequel l'homme est ce qu'il mange ! Le Carême est le moment de la recherche du sens, du sens de la vie professionnelle, considérée en termes de vocation ; du sens de ma relation aux autres, du sens de l'amitié, du sens de ma responsabilité. Il n'y a aucun métier, aucune vocation qui ne puissent être "transformés", ne fut-ce qu'un peu, en termes non de plus grande efficacité ou de meilleure organisation, mais en termes de valeur humaine.

C'est un même effort d'intériorisation de toutes nos relations qui nous est demandé ici, du fait que nous sommes des êtres libres, devenus (sans le savoir, bien souvent) prisonniers de systèmes qui déshumanisent progressivement le monde. Et notre foi ne peut avoir un sens que si elle est mise en rapport avec la vie dans toute sa complexité. Une multitude de gens pensent que les changements nécessaires ne viennent que de l’extérieur, des révolutions et des modifications des conditions extérieures. À nous, chrétiens, de prouver qu'en réalité tout vient de l'intérieur, de la foi et de la vie selon la foi. Quand l’Église pénétra dans le monde gréco-romain, elle ne dénonça pas l'esclavage, n'appela pas à la révolution. C'est sa foi et la nouvelle vision de l'homme et de la vie qui était la sienne qui, progressivement, rendirent impossible l'esclavage. Un saint - et "saint" signifie ici simplement un homme qui prend à tout instant sa foi au sérieux - fera plus pour changer le monde que mille programmes imprimés. Le saint est, en ce monde, le seul vrai révolutionnaire.

En second lieu, et ceci sera notre dernière remarque générale, le Carême est le temps où nous devons essayer de maîtriser nos paroles. Notre monde est terriblement verbaliste, et nous sommes constamment submergés par des mots qui ont perdu leur sens et, partant, leur force. Le Christianisme révèle le caractère sacré de la parole, don véritablement divin fait à l'homme. C’est la raison pour laquelle nos paroles sont douées d'un pouvoir extraordinaire, soit positif, soit négatif. C'est aussi pour cette raison que nous serons jugés sur nos paroles : Or, je vous le dis : de toute parole sans fondement que les hommes auront proférée, ils rendront compte au Jour du Jugement ; car c'est daprès tes paroles que tu seras justifié, et c'est d'après tes paroles que tu seras condamné (Mt 12,36-37). Maîtriser ses paroles, c'est en retrouver le sérieux et le caractère sacré ; c'est comprendre que, parfois, une plaisanterie "innocente", que nous avons prononcée sans même y penser, peut avoir des conséquences désastreuses - peut-être la "dernière goutte" qui jette un homme au fond du désespoir et de l'anéantissement. Mais la parole peut aussi être un témoignage. Une conversation fortuite au bureau, avec un collègue, peut faire plus pour communiquer une conception de la vie, une attitude envers les autres hommes ou à l'égard du travail, que tout un sermon. Cette conversation peut jeter la semence qui provoquera une question, qui fera envisager la possibilité de concevoir autrement la vie, qui fera souhaiter en savoir davantage.

Nous n'avons pas idée à quel point, en fait, nous nous influençons constamment les uns les autres par nos paroles, par le style même de notre personnalité. Finalement, les hommes sont convertis à Dieu, non parce que quelqu'un s'est montré capable de leur fournir de brillantes explications mais parce qu'ils ont vu en lui cette lumière, cette joie, cette profondeur, ce sérieux, cet amour qui, seuls, révèlent la présence et la puissance de Dieu dans le monde.

Si donc le Carême est pour l'homme une redécouverte de sa foi, il est aussi pour lui une redécouverte de la vie, de son sens divin et de sa profondeur sacrée. C'est en nous abstenant de la nourriture que nous redécouvrons sa douceur et que nous réapprenons à la recevoir de Dieu avec joie et gratitude. C'est en réduisant la musique et les divertissements, les conversations et les entretiens superficiels, que nous redécouvrons la valeur dernière des relations humaines, du travail de homme et de son art. Et nous redécouvrons tout ceci tout simplement parce que nous redécouvrons Dieu lui-même, parce que nous retournons à lui, et, en lui, à tout ce qu'il nous a donné, dans sa miséricorde et son amour infinis.



Extrait du livre d’Alexandre Schmemann,
Le Grand Carême : Ascèse et Liturgie dans l’Église orthodoxe.
Éditions de l’Abbaye de Bellefontaine, 1977.
Reproduit avec l’autorisation
des Éditions de l’Abbaye de Bellefontaine.